La Castanyada à Barcelone : châtaignes, panellets et castanyeres

Santa Anna · Carrer de Santa Anna 8, Barcelona · depuis 1929

Par Mert Ozkilic 10 min de lecture

Si vous êtes à Barcelone en octobre, vous le sentirez avant de le voir : vers la fin du mois, la ville se met à sentir la fumée et la châtaigne grillée. Un brasero s’installe à un coin de rue, quelqu’un y verse des châtaignes puisées dans un sac, et les cornets de papier s’empilent à côté. Le dernier soir du mois, toute la Catalogne épluche des châtaignes du bout des doigts noircis. C’est la Castanyada, la veille de la Toussaint, l’une des fêtes les plus anciennes et les plus discrètes du calendrier catalan. En 2026, elle tombe un samedi.

Nous vous écrivons depuis le Carrer de Santa Anna, une rue du quartier gothique à trente mètres de la Rambla, où notre famille tient un restaurant depuis 1929. Voici ce qu’est la Castanyada, d’où elle vient, qui la fait vivre dans la rue, et comment passer cette soirée si vous êtes dans la vieille ville.

Illustration d'un cornet de papier rempli de châtaignes grillées, tenu à bout de bras dans une rue de la vieille ville au crépuscule.

La veille de la Toussaint

La Toussaint, Tots Sants en catalan, tombe le 1er novembre, et en Catalogne c’est depuis toujours le jour où les familles portent des fleurs au cimetière. La Castanyada en est la veille. La mairie de Barcelone fait remonter cette période à une fête celte des morts, au passage d’octobre à novembre, quand on croyait que le monde des vivants et celui des morts se rapprochaient au point de se toucher.

Ici, elle est devenue quelque chose de bien plus familial. Pendant des siècles, les familles se réunissaient au coin du feu le 31 pour manger ce que donnait l’automne : des châtaignes, des patates douces, quelques douceurs, un peu de vin. L’histoire qu’on raconte le plus volontiers est celle des sonneurs de cloches, qui passaient la nuit de la Toussaint à sonner le glas et mangeaient des châtaignes pour tenir jusqu’au matin. Personne ne peut le prouver, et personne n’en a besoin. Comme le rappelle Catalan News, cette même nuit se fête ailleurs sous d’autres noms, en Galice, où c’est le magosto, au Portugal et dans le sud de la France, où l’on parle plutôt de castagnade.

Ce qu’on mange à la Castanyada

Les châtaignes. Grillées sur la braise jusqu’à ce que l’écorce éclate, puis servies dans un cornet de papier, comme les marrons chauds qu’on achète en France au coin des rues. Elles sont la raison d’être de la soirée, et on les mange brûlantes, debout, un peu noircies.

Les patates douces. Les moniatos, cuits dans les mêmes braises, noirs à l’extérieur, fondants et sucrés à l’intérieur.

Les panellets. De petites douceurs de pâte d’amande, faites d’amandes en poudre et de sucre, roulées dans des pignons de pin dans leur version la plus ancienne, et aujourd’hui aussi dans la noix de coco, le café ou le chocolat. Beaucoup de Catalans ont fait leurs premiers panellets à l’école : la dernière semaine d’octobre, les salles de classe de toute la Catalogne se transforment en cuisines, et les enfants rapportent à la maison une boîte de panellets un peu bancals. Les pâtisseries en remplissent leurs vitrines la même semaine, et le 31, la file d’attente déborde sur le trottoir.

Le moscatell. Un vin doux de muscat, servi dans de petits verres avec les panellets.

La façade de Santa Anna la nuit, dans le Carrer de Santa Anna, au cœur du quartier gothique.

Les castanyeres

La figure de la fête, c’est la castanyera, la marchande de châtaignes : une femme âgée enveloppée dans un châle, un foulard sur la tête, assise près de son brasero au coin d’une rue. Le 31, les écoliers se déguisent encore en castanyera. Dans la vraie rue, le foulard se fait plus rare, mais les étals sont toujours là, et à Barcelone la mairie les autorise un par un, pour une saison qui va d’octobre à mars.

Derrière beaucoup d’entre eux, il y a une famille. Sònia Portillo, qui tient un étal dans l’Eixample, en est la troisième génération. Sa grand-mère, venue d’Ourense, en Galice, est devenue en 1941 la première marchande de châtaignes de la Gran Via ; l’étal porte encore, gravés au fer dans le bois, les mots « Des de 1941 ». Sònia racontait en novembre dernier à RTVE Catalunya que beaucoup de ses clients viennent depuis l’enfance, d’abord avec leurs parents, aujourd’hui avec leurs propres enfants. Quand Catalan News a rencontré Anna, sur la Ronda de Sant Antoni, en 2020, elle occupait le même coin de rue depuis vingt-deux ans, après deux de ses oncles qui l’avaient tenu pendant trente ans, et sa fille avait son propre étal sur la Gran Via. C’est un métier qui se transmet de main en main, comme une recette.

C’est aussi un métier plus dur qu’il n’y paraît. Sònia achète ses châtaignes en Galice, et elle expliquait que la sécheresse, la chaleur et les incendies y ont emporté des châtaigniers de deux ou trois cents ans, ceux qui donnaient les meilleurs fruits. Un nouvel arbre met une dizaine d’années à pousser, et ses premières récoltes sont maigres. Moins de châtaignes, ce sont des châtaignes plus chères, pour les étals comme pour tous ceux qui s’y servent.

Plus près de chez nous, l’étal qui se trouve à côté du marché de Santa Caterina, à quelques rues du restaurant, était déjà allumé et servait ses premiers clients quand nous sommes passés devant cette semaine, à sept heures du soir, la fumée descendant vers la cathédrale.

Castaween : quand la Castanyada a rencontré Halloween

Halloween est arrivé à Barcelone comme une coutume venue d’ailleurs, et en une vingtaine d’années il s’est installé sur la même nuit : boutiques de déguisements, citrouilles chez le primeur, enfants qui frappent aux portes pour réclamer des bonbons. Les Catalans ont trouvé un mot pour ce qui a suivi. Ils l’appellent le Castaween, ce soir où l’on voit un enfant déguisé en vampire faire la queue devant un étal de châtaignes, le cornet à la main.

Illustration du Castaween : une castanyera fait griller des châtaignes à son étal, avec des panellets et une citrouille d'Halloween, tandis que des enfants déguisés attendent.

C’est dans les écoles que le mélange se voit le mieux, comme l’a constaté El Món en interrogeant plusieurs d’entre elles. Certaines s’en tiennent strictement à la Castanyada, et une grand-mère déguisée en castanyera vient raconter des histoires en classe. D’autres font les deux : une castanyera et une sorcière passent le même jour, Halloween reste cantonné au cours d’anglais, et une école près de Barcelone a même inventé une « Castanyera Rockera », version plus endiablée de la vieille marchande. Les pâtissiers s’y sont mis aussi, en proposant des panellets en forme de citrouille, orange vif, à côté des classiques aux pignons.

C’est en dehors de la ville que l’on voit le plus nettement où tout cela mène. Cet automne, Món Sant Benet, l’ancien monastère près de Manresa, propose l’« Opération Castaween » les week-ends jusqu’au 14 novembre, pour les familles avec des enfants de trois à dix ans. L’histoire tourne autour de la Vieille Marchande de châtaignes, une castanyera des bois du monastère qui soignait les malades, grillait des châtaignes pour chasser les mauvais esprits et faisait des panellets si bons qu’on les croyait magiques. Son livre de recettes a été ensorcelé, les ingrédients se sont changés en griffes de troll ou en sang de chauve-souris, et les enfants doivent résoudre des énigmes pour rompre le sort, jusqu’à préparer à la fin leurs propres panellets « terrifiants ».

L’idée nous plaît, et pas seulement parce qu’elle est astucieuse. Elle prend ce qu’Halloween a de plus halloweenesque, la sorcière et le sortilège, pour le confier à la castanyera, si bien que les enfants repartent après avoir fait des panellets de leurs mains, exactement ce que les écoles catalanes ont toujours fait la dernière semaine d’octobre. Halloween fournit le costume, mais c’est toujours la Castanyada qui est au four. Si c’est cela, le Castaween, la vieille fête court bien moins de danger qu’on ne le dit.

Tout le monde ne s’en réjouit pas. Certains auteurs, dont la romancière Empar Moliner, ont qualifié la Castanyada de fête la plus ennuyeuse du calendrier, en faisant remarquer qu’une ville d’appartements n’a pas de cheminées et qu’il fait souvent trop chaud fin octobre pour un brasero. Les anthropologues, eux, sont plus sereins. Josep Fornés expliquait à El Món que les cultures se sont toujours mélangées et que la Castanyada n’a jamais été aussi pure qu’elle en a l’air : la patate douce vient des Amériques, et les panellets remonteraient aux douceurs de la cour de Constantinople. Adrià Pujol a écrit, de son côté, que les deux fêtes sont faites pour cohabiter.

Les chiffres lui donnent raison. Si Halloween était en train de tuer la Castanyada, les étals de châtaignes disparaîtraient, or c’est l’inverse : Barcelone a accordé 28 licences en 2015, 36 en 2020, 46 en 2021 et environ 65 cette année. Les écoles font toujours des panellets, et les pâtisseries sont toujours dévalisées. Barcelone n’a pas eu à choisir : elle a gardé les citrouilles pour les enfants et les châtaignes pour tout le monde.

Si vous êtes dans la vieille ville le 31

Suivez la fumée. Les derniers jours d’octobre, les étals se repèrent sans peine, et un cornet de châtaignes chaudes reste la façon la plus simple de prendre part à la fête si vous n’êtes que de passage. Mangez-les en marchant, comme tout le monde.

Achetez vos panellets le jeudi ou le vendredi plutôt que le jour même, quand les meilleurs partent les premiers, et si l’on vous propose un verre de moscatell pour les accompagner, acceptez.

Cette année, le 31 tombe un samedi et le lendemain est férié, si bien que la soirée se prolonge. Le samedi, le métro de Barcelone ne ferme pas, ce qui simplifie le retour. Si vous restez jusqu’au dimanche, l’après-midi du 1er novembre, un défilé de Catrinas pour le Jour des morts mexicain longe le Port Vell et s’achève au pied de la statue de Christophe Colomb, en bas de la Rambla.

Et chez Santa Anna

Notre porte donne sur le Carrer de Santa Anna, à trente mètres de la Rambla, où la même famille cuisine depuis 1929. Le samedi, nous sommes ouverts de 11 h à minuit, et le 31 ne fait pas exception : la cuisine ne ferme pas l’après-midi.

Nous ne faisons pas de menu spécial pour la Castanyada. Ce soir-là, nous servons ce que nous servons toute l’année : des paellas préparées à la commande, chacune des sept pouvant être servie pour une seule personne, et en dessert une crème catalane, la douceur qui termine les repas dans toute la ville. En sortant, vous retrouverez vite l’odeur des châtaignes.

Une crème catalane à la croûte de sucre tout juste caramélisée, chez Santa Anna.

Questions fréquentes

Quand a lieu la Castanyada ? Le 31 octobre, veille de la Toussaint. En 2026, elle tombe un samedi.

Qu’est-ce que la Castanyada ? La fête catalane de l’automne : la veille de la Toussaint, on mange des châtaignes grillées, des patates douces et des panellets, le plus souvent en famille.

Que mange-t-on à la Castanyada ? Des châtaignes grillées, des patates douces cuites à la braise et des panellets, de petites douceurs de pâte d’amande roulées dans les pignons, avec un verre de moscatell.

Qui sont les castanyeres ? Les marchandes de châtaignes qui installent leur brasero aux coins de rue de Barcelone à partir d’octobre. La castanyera, une femme âgée en châle et foulard, est la figure traditionnelle de la fête.

Qu’est-ce que le Castaween ? Le nom que donnent les Catalans au soir où la Castanyada et Halloween se rencontrent. Les deux tombent la même nuit, mais la Castanyada est une tradition catalane de châtaignes et de panellets partagés en famille avant la Toussaint, alors qu’Halloween est une fête importée, faite de déguisements et de frissons. Barcelone célèbre les deux.

Le 1er novembre est-il férié à Barcelone ? Oui. La Toussaint est fériée dans toute l’Espagne. En 2026, elle tombe un dimanche.

Pour réserver

Si vous souhaitez une table chez nous le samedi 31, vous pouvez réserver en ligne ou nous appeler au 933 18 63 36. Vous pouvez aussi consulter la carte, ou découvrir le quartier gothique, les rues qui entourent le restaurant.

Carrer de Santa Anna 8, à trente mètres de la Rambla. Ouvert tous les jours.

Dim à jeu 11 h – 23 h 30Ven et sam 11 h – minuit

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933 18 63 36

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